Comme les autres, Antoine fut occupé de ces nouveautés ; Anne était très jeune, cette jeunesse ignorait tout. Élevée derrière les écrans épais d’une société qui tenait étroitement en lisière les jeunes filles, Anne avait dû apprendre beaucoup de son mari, les actes d’amour, le sens de quelques mots et les titres de quelques livres, les refrains de quelques chansons. Cette « initiation » se couvre facilement des apparences de l’amour : l’amour n’est pas cette pauvre complicité.
D’ailleurs Antoine eut bien vote « autre chose à faire ». Il s’engagea à côté de sa femme dans la vie qui est le modèle le plus commun des vies humaines. Le couple forme un seul être tourné vers le dehors : les gens mariés disent :
« Nous ne faisons qu’un… »
et ils confondent avec l’amour leur unité d’intérêts, de recettes, de dépenses, d’économies, de jugements, de phrases toutes faites… On cède si promptement à l’habitude de cette fausse unité, on se dit si vite qu’on est comme les doigts de la main qu’on a l’illusion de se bien connaître. Mais les deux doigts de la main ne sont pas si intimes, ni si simples… Les gens qu’on connaît disent :
« Quel petit ménage uni ! »
Uni, parce qu’on fait les comptes ensembles ! Les parents s’attendrissent :
« Comme ils s’aiment ! »
Et les époux s’embrassent : il faut bien faire plaisir aux familles… Chacun de ces deux êtres associés par le hasard, les convenances d’une société qui déteste l’amour, par un bref moment de désir ou simplement d’attendrissement, de faiblesse, n’est bientôt plus pour l’autre qu’une présence matérielle, un objet à peine plus mobile dans l’espace que les maisons, les arbres, les meubles, les instruments domestiques : qu’est une femme pour un mari bourgeois sinon le plus mobilier de ses biens ? Cet objet charnel parle, il émet des signaux, qu’on a vraiment peu de mal à comprendre, des paroles dépourvues de secrets et de charmes. La plupart des couples se contentent pour toute la vie, pour tout leur amour, toute leur compagnie, de cinq cents mots peut-être mais il y en a des dizaines de milliers… On apparaît à certaines heures comme les petits personnages des plus célèbres horloges astronomiques : quelles inquiétudes si l’horloge retarde ! Aucune ombre à percer, tous les gestes, tous les regards sont transparents : cette transparence donne l’impression de la sécurité. On est comme tout le monde, après tout… Un ménage est rarement le lieu que les grands événements humains choisissent pour se manifester. Les gens mariés ne pensent pas à l’autre comme à un être difficile à pénétrer, digne peut-être d’une vie humaine, capable de vivre. Ils ne vont pas chercher les mystères qui servent de terreau à l’homme…
« Je gagne l’argent du ménage, disent les hommes…
- Je tiens bien ma maison, j’élève les enfants » disent les femmes
et ils croient que tout est dit, que le gain de l’argent et l’encaustique des meubles, les feux de la lessive, les petits plats dans les grands, les pâtisseries du dimanche, les fêtes de famille et les souliers des enfants dont toute la vie…
À peine interprètent-ils les humeurs nées du corps : un bon mari sait qu’une femme qui a ses règles est irritable, une bonne épouse sait qu’un homme surmené parle peu à table et se met en colère pour des riens. Et ils s’efforcent à l’indulgence, ils se « font des concessions » comme dans une petite guerre.
« Je le connais si bien », dit la femme…
Mais c’est de cette manière-là qu’on connaît les appareils ménagers, les animaux domestiques…
Tout ce que vous devez savoir sur la classe moyenne et la petite bourgeoisie a été écrit dans ce livre. Et bonne nouvelle, quatre-vingt ans après c’est toujours cool à lire.